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Fantastic Arts - Cinéma
Le troisième monde du virtuel
« Réalité et fiction sont mélangées », constate Serge Tisseron au festival du film de Gérardmer. Voir la vidéo de l'interview de Serge Tisseron
GÉRARDMER. - Le Festival du film fantastique de Gérardmer organisait hier un colloque sur le thème des « Métamorphoses de la réalité », avec des interventions de Jean-François Rauger (directeur de la programmation à la Cinémathèque française), de l'écrivain David Fœnkinos, et du psychanalyste Serge Tisseron, auteur de nombreux ouvrages dont « Virtuel, mon amour », publié cette semaine, qui s'explique sur la question. - Vous avez choisi d'évoquer les métamorphoses de l'identité... - Nous entrons dans une culture où chacun a le droit de revendiquer des identités multiples. Le fait d'avoir plusieurs identités n'est pas nouveau, mais à travers les nouvelles technologies, elles peuvent être juxtaposées dans la durée ou dans un même espace. C'est important pour chacun de revendiquer d'avoir plusieurs identités. L'identité multiple n'est plus honteuse, elle fera de plus en plus partie de notre vie quotidienne à tous. - Nous entrons désormais dans une civilisation du virtuel ? - Nous sommes en train d'y entrer. Et pour bien y entrer, il ne faut pas se tromper sur ce qu'est le virtuel. Lorsqu'il est apparu, beaucoup ont pensé que c'était l'imaginaire. Aujourd'hui, certains ont l'impression que c'est la réalité. Le virtuel n'est ni l'imaginaire, ni la réalité. C'est un troisième monde, que nous devons apprendre à explorer. L'absence du corps - Vous relevez un paradoxe des nouvelles technologies : nous sommes plus proches des gens qui sont loin, et éloignés de ceux qui sont à nos côtés ? - Une enquête européenne montre que tous les gens qui ont internet à débit rapide, avec le téléphone gratuit, enfants ou adultes, passent plus de temps à communiquer avec des gens qui sont loin de leur maison qu'avec ceux qui sont proches d'eux. La journée ayant une durée limitée, on a moins de temps pour communiquer avec les proches. Le lointain qui se rapproche et la proximité qui s'éloigne n'ont pas la même nature, ce qui risque de se perdre, c'est le corps. Vous avez beau interagir en temps réel à travers un écran, vous ne pouvez pas toucher votre interlocuteur. La grande question autour du virtuel est comment notre corps va s'accommoder de cette absence ? - Avec cette perte du contact, il y a aussi une perte de la réalité. Entre réel et virtuel on ne sait plus où on est. - On est ici dans un festival de film fantastique. Les procédés de trucage numériques sont au point depuis quelques années. Aujourd'hui, quand on voit un film de fiction, c'est impossible de savoir ce qui a été joué et ce qui a été fabriqué en numérique. Quand vous allumez votre télévision, vous ne savez jamais si ce que vous voyez est de la fiction ou du documentaire. Il faut parfois un certain temps pour arriver à repérer les deux. Aujourd'hui, avec la télé-réalité, les docu-fictions, les images de la réalité et celles de fiction sont complètement mélangées. Le virtuel ne fait qu'ajouter sa contribution à cette confusion, mais il ne la crée pas. En revanche, les usagers du virtuel, surtout les adolescents, ont bien une idée du fait que tout ce qu'ils trouvent sur internet n'est pas forcément vrai. Une fracture numérique - Ceux qui n'ont pas accès aux technologies risquent d'être exclus de ce nouveau monde ? - On peut redouter deux types de fracture autour du numérique. La première, c'est la fracture sociale. Aujourd'hui, la moitié des foyers français sont équipés en internet haut débit, et l'accroissement de l'équipement est exponentiel. Il y a encore beaucoup de laissés pour compte, mais il y en aura de moins en moins. En revanche, l'autre fracture qui me paraît plus préoccupante, c'est la fracture générationnelle. Quelle que soit la technologie dont on dispose, quand on est jeune on l'utilise à 90 % de ses possibilités, alors qu'à 40-50 ans, on l'utilise à 10 %. Ce que je redoute, c'est un monde dans lequel les adolescents iront chercher leurs repères sur internet. - Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur l'évolution, l'impact sur les relations humaines ? - Je suis plutôt optimiste par pessimisme. D'un côté, il y a beaucoup de préoccupations, comme la société de surveillance généralisée qui est en train de s'installer. Mais quand on voit les choses trop sombres, on se déprime, on se décourage et on baisse les bras. Donc je pense que c'est important de voir ce qu'il y a de positif dans ces nouvelles technologies, et surmonter les difficultés qu'elles posent. •
Propos recueillis par Patrick TARDIT « Virtuel, mon amour », par Serge Tisseron (Éditions Albin Michel/17 €).
26/01/08
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Serge Tisseron, psychanaliste : « Il faut surmonter les difficultés que posent les nouvelles technologies. »
Photos Philippe BRIQUELEUR
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