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Mai 68

En mémoire de nos (grands-) pères

Le Pays de Montbéliard fête les quarante ans de mai 1968 samedi. Un historien a consacré 700 pages au mouvement.

« Dans le Pays de Montbéliard, le 11 juin 1968, c'est comme le 12 juillet 1998 ou le 11 septembre 2001 : les gens qui l'ont vécu savent tous où ils étaient à ce moment-là. C'est une journée marquée d'une pierre blanche, même quarante après ». Inoubliable en effet, après cinq semaines de mobilisation ouvrière, ces milliers de personnes défilant dans les rues de Montbéliard. Inoubliable surtout, et malheureusement la charge des CRS et les deux morts -deux jeunes ouvriers, Beylot et Blanchet- qui s'en sont suivies. Dans l'industriel Pays de Montbéliard, tardivement mais fortement mobilisé, le mouvement soixante-huitard, porteur d'avancées sociales importantes, a aussi tourné au tragique.
Florian Pasqualini, qui affiche tout juste vingt-cinq ans, n'en a évidemment aucun souvenir direct. Mais ce jeune Montbéliardais est riche des témoignages de sa famille et des ses voisins : « J'habitais le Fort Lachaux, un quartier où beaucoup d'ouvriers prenaient leur retraite. 68, j'en ai entendu parler tout petit ». Et puis, il y a Ignace, le grand-père, un Corse exilé dans les années cinquante sur les terres sochaliennes : « En 1968, il était gréviste mais il était réquisitionné ! Il travaillait à la chaufferie de Peugeot, l'un des seuls endroits de l'usine qui ne pouvait pas être arrêté ».

Des CRS dans l'acide !


Ignace Pasqualini est mort en janvier 2007. Quelques mois seulement après que son petit-fils ait soutenu, à Besançon, son master d'histoire contemporaine, baptisé « Les événements de mai-juin 1968 dans le monde de l'industrie métallurgique du Pays de Montbéliard ». Ce pavé de 700 pages, qui pourrait prochainement être publié, a obtenu la note maximale : 18 sur 20. Il est dédié à Ignace Pasqualini.
Seul clin d'œil affectif de l'ouvrage, car il s'agit ici d'un vrai travail d'historien : deux ans de consultations frénétiques des archives et le recueil des témoignages d'une vingtaine de témoins, syndicalistes mais aussi hommes politique de tous bords. Une véritable enquête. Son but premier était d'ailleurs de vérifier une rumeur, toujours très présente dans le Pays de Montbéliard : en plus des morts ouvriers, il y aurait eu des CRS décédés. « Le nombre varie entre deux et treize ; on raconte qu'ils ont été soit plongés dans des cuves d'acide chez Peugeot, soit lyn- chés... Mais il n'y a aucune preuve de ces morts ». Récemment, sur Europe 1, Florian Pasqualini a d'ailleurs livré bataille sur le sujet avec David Defendi, fils d'un ex-agent de la DST, auteur de « L'arme à gauche » : « Son livre est remarquable mais je maintiens que cet épisode de la mort des CRS est faux ».
Au-delà de la mise au clair de cette histoire, le reste du Master risque de passionner. Car l'auteur développe deux aspects originaux. Il consacre d'abord un vrai regard à l'opposition au mouvement, au largage par exemple de tracts dénonçant le mouvement par un gaulliste passionné d'aviation ! Surtout, chose rare, il élargit son sujet au-delà des portières de l'usine Peugeot de Sochaux : il est ainsi question de L'Épée de Sainte-Suzanne : ce fleuron du luxe français, où travaillait uniquement des ouvrières, a été à la pointe du mouvement. Les cycles Peugeot de Mandeure, les Forges d'Audincourt, l'usine « la plus rouge » du secteur et paradoxalement la moins en grève, l'entreprise Goguel, etc. sont également évoqués.
À défaut de lire la thèse, les personnes intéressées pourront discuter dès ce samedi avec son auteur : il sera dans l'après-midi à la grande célébration de mai 1968 organisée par la CGT à la Filature d'Audincourt.

Sophie DOUGNAC

29/05/08

Florian Pasqualini est aujourd'hui professeur d'histoire. Il travaille sur une encyclopédie du FC Sochaux-Montbéliard.
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